Introduction
Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose ». Cette célèbre, et peut-être apocryphe, citation de Voltaire n’est malheureusement pas dénuée de vérité. Le souci est que les quelques rumeurs que partageaient nos aïeux en petit comité se sont transformées, depuis internet et les réseaux sociaux, en flots continus et mondialement diffusés des fameuses fake news, ou désinformations intentionnelles, qui furent l’objet de notre dernière étude . Celles-ci sont particulièrement rentables car plus partagées sur les réseaux que les informations avérées . Elles peuvent aller des plus légères aux plus déstabilisantes, des plus basiques aux plus élaborées comme désormais les deepfakes ou hypertrucages. Ringards les textes pernicieux bien ficelés ou les trucages photos staliniens, désormais, les logiciels offrent la possibilité d’imiter l’écriture et la voix de n’importe qui, tout comme de changer le mouvement des lèvres, le visage ou le corps d’une personnalité sur une vidéo pour lui faire dire et/ou faire ce qu’elle n’a jamais dit et/ou fait. Et l’intelligence artificielle accélère leur perfectionnement. Déjà des sites proposent d’en réaliser en quelques minutes. Ces technologies, qui évoluent à une vitesse vertigineuse, sont désormais à la portée de tout individu, mais aussi de toute équipe de communication ou de dirigeants malintentionnés.Glenn Kessler, le rédacteur en chef de la chronique de vérification des faits du Washington Post, soulignait déjà en 2019 :
« Nous avons vu une explosion de vidéos qui sont délibérément déformées, ou qui sont en train d’être montées d’une manière ou d’une autre pour changer la façon dont les gens voient ce qui s’est passé, cela va jusqu’aux deepfakes (…) Au cours des deux dernières années, nous avons étendu le factchecking aux vérifications de faits vidéo. Ils obtiennent cinq fois plus de vues que nos vérifications des faits de texte. C’est une indication du nombre de personnes supplémentaires qui obtiennent leurs informations par vidéo plutôt que par écrit » .
Depuis, les spéculations vont bon train quant aux dérives hypothétiques d’un tel outil mis entre les mains du premier venu. Cela flirte parfois avec la science-fiction mais nous allons tenter d’énumérer les plus vraisemblables et d’en analyser les risques potentiels.
L’un des premiers deepfakes européens a eu lieu en Belgique dès 2019 et même la Première ministre Sophie Wilmes en a été victime l’année suivante, sans conséquence sur la crédibilité de celle-ci. Mais en 2023 un rapport de la société Sumsub , entreprise anglaise de sécurité en ligne, annonce que la Belgique fait partie des pays les plus touchés par l’explosion des deepfakes voyant le nombre de fraudes par deepfake exploser de 2950 % cette année-là, presque autant que les Américains, avec +3000 % de cas.
Le sujet était relativement peu abordé en Europe avant 2022-23, en comparaison avec les craintes qu’il suscite aux États-Unis depuis cinq, six ans. Il faut dire que ce pays est encore sous le coup des élections de 2016 et du scandale Cambridge Analytica ou encore des immixtions russes dans ce processus électoral. Depuis l’élection de Donald Trump et le Brexit, les fake news cumulées aux données personnelles des citoyens sont vues comme une arme de propagande très tentante pour des équipes politiques à travers le monde. Beaucoup d’élites américaines se demandent quelles seraient dès lors les conséquences de vidéos truquées dans les campagnes à venir, d’autant que les dernières étaient de plus en plus nauséabondes. Rappelons que Donald Trump n’hésitait pas à déclarer qu’Obama n’était pas américain, à qualifier Hillary Clinton de « crooked » , « crapule » en français, Joe Biden de « sleeping Joe », Joe l’endormi, et Kamala Harris de « folle », de « stupide comme un roc » et de « clocharde ». Dès 2019, Trump était capable de partager à chaud sur Twitter des photos et des vidéos de désinformations, notamment à l’encontre de Nancy Pelosi, présidente démocrate de la Chambre des représentants. Mais l’usage des hypertrucages était resté anecdotique en politique jusqu’en 2024, année qui a vu leur multiplication et des élections pour la moitié de l’Humanité. D’autant que Trump est désormais soutenu par Elon Musk, un homme influent et peu regardant sur la véracité des informations qui circulent sur son réseau X (ex Twitter), tout comme sur l’utilisation de son IA Grok pour propager de la désinformation et des deepfakes. Le camp démocrate ne manque pas non plus de mordant et est capable, dans sa communication, de flirter avec les limites de la bienséance voire de la légalité.
Désormais ces trucages deviennent bluffant et se multiplient dans nombres de propagandes, d’arnaques ou d’intimidations. Et nous le verrons, les femmes en subissent de particulièrement perverses et violentes.
Internet est devenu l’empire de la désinformation et beaucoup de responsables et de spécialistes s’en inquiètent, allant jusqu’à parler « l’infocalypse » . Mais est-il vraiment raisonnable d’imaginer qu’un jour une majorité de citoyens, excités par la lumière bleue de leurs écrans, espérant y trouver la lune tels des papillons de nuit devant une ampoule incandescente, prendraient le risque d’y brûler les ailes de leur liberté démocratique ? Rien n’est moins sûr, même si pour beaucoup mieux vaut prévenir que guérir.
En revanche, ce qui est clair, c’est que le terrain numérique, source de débats polarisés et de croissance des partis extrémistes, est de plus en plus propice à une désinformation par l’image et/ou le son, avec un réalisme déconcertant. Le tout propagé à grande vitesse par des bots, des robots, chargés de les disséminer par millions.
« Un mensonge répété dix fois reste un mensonge, répété mille fois, il devient alors une vérité »,
Cette phrase attribuée à Joseph Goebbels, l’un des plus implacables propagandistes de l’Histoire, résume assez bien une méthode qui a fait ses preuves.
Nous tentons dans cette publication d’évaluer les risques qui peuvent en découler et les facteurs pouvant favoriser leur croissance, que ce soit au niveau sociétal, économique ou politique. Car si cet outil peut offrir une part d’amusement ou de sensibilisation, on constate d’ores et déjà qu’il perfectionne principalement la tromperie, la fraude, la vilénie et le chantage.
À l’aune des inquiétudes d’experts de la question, nous analysons ensuite les pistes de solutions.