Créée en 2011 par Justin Kan et Emmett Shear et rachetée en 2014 par Amazon, la plateforme américaine Twitch.tv est, à la base, le réseau social des joueurs et joueuses vidéo : une plateforme en ligne sur laquelle on peut suivre en direct des personnes qui se filment en train de jouer, tout en commentant la partie et en interagissant avec leur auditoire via une interface de discussion, ou tchat 1. Ces dernières années, et davantage encore depuis la pandémie 2, Twitch est devenu un véritable phénomène qui dépasse de loin les frontières du monde des jeux vidéo. La plateforme compte des milliers de chaînes et attire des millions de visiteurs par jour, pour la plupart des jeunes entre 16 et 34 ans 3. On y trouve désormais également, en plus des jeux, des contenus culturels, journalistiques, politiques, proposés par des streameurs, c’est-à-dire des diffuseurs de contenu, de tous horizons.
De plus en plus de journalistes et de médias traditionnels s’invitent sur la plateforme, ainsi que des femmes et des hommes politiques qui tiennent des revues de presse ou des débats en ligne. Que ce soit pour élargir leur électorat, pour être présents sur un maximum de réseaux sociaux et/ou par réel souci de dialoguer avec un public plus jeune auquel ils n’auraient pas accès par ailleurs, le constat est là : le monde politique s’intéresse à Twitch. Certains, comme le député Denis Masséglia en France (LREM), voient dans cet outil une réelle chance de « favoriser la compréhension de la démocratie et de réduire l’écart entre citoyens et élus » 4. La plateforme se trouve plus que jamais au centre de nouvelles dynamiques de communication, face auxquelles il est légitime de se poser la question suivante : par son format horizontal et participatif, Twitch, en tant que média social, peut-il apporter sa pierre à l’édifice d’un renouveau démocratique ?
Afin de répondre à cette question, cette analyse mettra d’abord en lumière les principales caractéristiques de Twitch et les bases de son fonctionnement économique. Les raisons du succès de la plateforme seront ensuite identifiées, sur la base de la littérature critique et journalistique ainsi que de cinq entretiens menés avec des personnes actives sur Twitch en tant que spectateurs et spectatrices 5. Dans un deuxième temps, l’attention se portera sur la revue de presse du journaliste et animateur français Samuel Étienne, « La matinée est tienne ». Celle-ci est pertinente pour le sujet qui nous occupe non seulement pour la dimension d’éducation aux médias qu’elle comporte, mais aussi parce qu’elle a sans aucun doute contribué, par sa médiatisation, à la connaissance de Twitch par un public plus large 6, en tout cas dans le monde francophone. Par ailleurs, elle a peut-être également eu un rôle à jouer dans l’utilisation de Twitch par des hommes et femmes politiques suite à l’interview de François Hollande en mars 2021, largement relayée par la presse francophone 7. L’article se poursuivra par un tour d’horizon des initiatives de politiques présents sur Twitch en Fédération Wallonie-Bruxelles et des enjeux posés par ces nouvelles formes de communication politique.
Enfin, il serait impossible de mener une réflexion autour de la question susmentionnée sans prendre en compte l’appartenance de Twitch au géant de l’e-commerce Amazon. Dans la dernière partie, il s’agira donc de rappeler quelques éléments sur la manière dont le business fondé par Jeff Bezos fonctionne, ainsi que l’étendue grandissante de son « empire tentaculaire » 8. Dans ce cadre sera également envisagée la problématique de la protection des données personnelles, sur laquelle il nous semble fondamental, en tant qu’ASBL d’éducation permanente, de sensibiliser le public dans le domaine de l’éducation aux médias.