Analyse Publié en Mai 2025

Le potentiel autoritaire

Un produit « normal » de nos sociétés

AW
Axel Winkel
Cultures, Violences & Institutions
Analyse · Cultures, Violences & Institutions · N°499
Le potentiel autoritaire

Quel type de sujet le pouvoir requiert-il pour atteindre son efficacité maximal.
Seleneart, Michel Foucault : le problème de l’acceptabilité du pouvoir, 2016

Introduction

Pensez-vous qu’il y a beaucoup trop de gens qui « se la coulent douce » et que nous devrions retourner aux principes, à un mode de vie bien plus actif et vigoureux ? Qu’il faudrait éviter de faire en public des choses que les autres jugent mauvaises, même si l’on sait qu’en fait ces choses sont très bien ? Qu’on devrait avoir moins de lois et d’administrations, et plus de leaders infatigables et dévoués ? Que dans nos écoles, on insiste trop sur les sujets intellectuels et théoriques, et pas assez sur les matières pratiques ? Ou encore, que c’est le fait de la nature humaine qu’on ne fasse jamais rien sans voir son propre intérêt ? Si vous répondez oui à toutes ces questions, alors peut-être faites-vous partie de ce qu’on appelle les personnalités autoritaires. Développé dans une enquête de plus de mille pages à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, ce concept a pour but d’évaluer chez les individus un potentiel antidémocratique. Pour ce faire, une échelle du fascisme a été établie sur base de nombreuses questions, dont celles reprises ci-dessus. Alors que le monde, l’Europe et la Belgique font face à une régression générale de l’État de droit, à la montée de mouvements d’extrême droite et que des leaders de type « forts » émergent, nous vous proposons une plongée dans les méandres de la personnalité autoritaire.

Cette réalité fait émerger de nouvelles formes d’interaction entre ce que nous appellerons les ‘machines’ et nous. L’une de celles-ci est étroitement liée au sujet de cette revue. Notre hypothèse est que les outils numériques semblent en effet commencer à exercer sur nous, ou plutôt, nous sommes en train de leur conférer, une certaine autorité sur nos vies.

L’autorité revêtant une dimension morale et politique, il peut être surprenant, comme l’indique Thierry Ménissier, philosophe à Grenoble et auteur d’un article scientifique sur la « confiance en l’intelligence artificielle et l’autorité des machines » (Ménissier, 2021, p. 3), de parler de l’autorité d’une machine ou d’un outil (on parle généralement de l’autorité d’un parent, de l’autorité politique, etc.) ; pourtant, indique le philosophe, « l’observation de la réalité » pousse à prendre au sérieux cette idée (Ibid.). L’autorité est liée à la confiance, or « il existe de la confiance envers l’action efficace des machines », qui donne donc naissance, de facto, à « l’essor d’un nouveau genre d’autorité lié à l’efficience technologique » (Ibid.).

Cet article se veut un rapide tour d’horizon de ce nouveau type d’interaction, voué à ouvrir et susciter le questionnement et la réflexion.

Les 9 traits de la personnalité autoritaire (Adorno, Sanford, Frenkel-Brunswik et Levinson, 1950, p. 228)  :

Conformisme

Adhésion rigide aux valeurs conventionnelles de la classe moyenne.

Soumission autoritariste

Attitude de soumission non-critique aux autorités morales idéalisées du groupe d’appartenance.

Agressivité autoritariste.

Tendance à être sur le qui-vive, et à condamner, rejeter, et punir les gens qui violent les valeurs conventionnelles.

Anti-intraception

Opposition à ce qui relève de la subjectivité, de l’imaginaire, de la tendresse.

Superstition et Stéréotypie

Croyance aux déterminants mystiques du destin individuel ; disposition à penser dans des catégories rigides.

Puissance et « Rigidité « 

Préoccupation de la dimension domination-soumission, fort-faible, leader-suiveur ; identification aux figures du pouvoir ; accentuation des attributs conventionnels de l’ego ; affirmation exagérée de la force et de la dureté.

Destructivité et Cynisme

Hostilité générale, avilissement de l’humain.

Projectivité

Disposition à croire qu’il y a dans le monde des choses dangereuses et sauvages ; il s’agit de la projection vers l’extérieur d’impulsions émotionnelles inconscientes.

Sexe

Souci exagéré des comportements sexuels.

Un cas pratique : Trump au crible de la personnalité autoritaire

Avant de continuer, on ne peut s’empêcher d’appliquer les variables précédentes à un cas concret, celui de Trump en tant que symbole des « nouveaux » courants réactionnaires et d’extrême droite. On pourrait déjà noter que ce dernier n’hésite pas à insulter concrètement et violemment tous ses adversaires politiques, « les transgresseurs » au mépris des valeurs « américaines » dont il se fait le défenseur (agressivité autoritariste). C’est à une violence « libérée » à laquelle il fait référence. Il a plusieurs fois sous-entendu la possibilité de tuer ces « transgresseurs » (Hillary Clinton (The Guardian, 2016), le général Mark Milley (The Atlantic, 2023), …). Lors de la dernière campagne, il n’avait pas non plus hésité à appeler à « une journée de vraie violence, bien comme il faut » de la part de la police pour mettre fin aux crimes dans le pays. (The Guardian, 2024a) La dimension projective est aussi extrêmement forte chez Trump. Il répète ad nauseam qu’on a lui a volé les élections alors que c’est lui qui a tenté de renverser ces mêmes élections. Il présente continuellement les médias « traditionnels » comme pourvoyeurs de fausses informations alors qu’il est reconnu comme le champion de la désinformation. (Washington Post, 2021) Lors de sa première prise de parole en tant que candidat en 2016, il a accusé les Mexicains d’être des violeurs (CNN, 2018), alors qu’il a lui-même été reconnu coupable d’agression sexuelle dans l’affaire E. Jean Carroll. (CNN, 2024) On pourrait continuer très longtemps sur ce thème. Il est aussi adepte des notions de puissance. Il envisage les relations humaines et internationales presque exclusivement sous le prisme domination/soumission, fort/faible, etc. Ses tweets sont saturés des mots « perdants » ou « faibles » pour s’en prendre à ses adversaires politiques. Sur le volet « superstition » ou « complotisme », Trump et ses électeurs sont aussi de très bons clients. Dans cet univers, tout s’explique par des « forces cachées » et rien n’est jamais dû au hasard. Par exemple, Trump parle d’un réchauffement climatique créé par la Chine pour nuire aux États-Unis (New York Times, 2016), d’un « deep state » entravant son travail politique (Reuters, 2025) ou encore que Dieu l’a sauvé de la tentative d’assassinat dont il a été victime afin qu’il puisse redresser les États-Unis (The Guardian, 2025b).

Pour finir, sa vision de l’Amérique est aussi peuplée de dangers de toutes sortes, elle est en déchéance, au bord du gouffre, victime des appétits de ses ennemis en tout genre. Cette vision apocalyptique met en lumière la variable cynique et destructive de Trump. On va s’arrêter là. Trump ressemble au prototype même de la personnalité autoritaire selon Adorno et l’école de Francfort. Il dispose en tout cas d’un fort potentiel antidémocratique selon cette grille de lecture. Deux enquêtes réalisées en 2016 avaient d’ailleurs montré que Trump attirait de manière disproportionnée les électeurs de type « autoritaire ». (MacWilliams, 2016, pp. 25-27 ; Vox, 2016). Quoiqu’il en soit, à l’exception de la soumission à l’autorité, il semble cocher toutes les cases. Etablies dans les années 1940, ces variables semblent malheureusement toujours d’actualité.

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