Analyse Publié en Mai 2025

Éducation permanente ou conditionnement social ?

Penser l'éducation permanente à travers ses potentielles dérives

MK
Maïa Kaïs et Olivia Prajara
Cultures, Violences & Institutions
Analyse · Cultures, Violences & Institutions · N°497
Éducation permanente ou conditionnement social ?

L’imaginaire (représentations mentales et imageries correspondantes) est une dimension constitutive du politique et le symbolique est indispensable à la reconnaissance et à la légitimation de l’autorité.
M. Baloge et al., « Figures d’autorité », 2014

Introduction

L’éducation permanente (EP) est indissociable de l’idée d’émancipation, cela même puisque la terminologie apparait dans le décret qui régit le secteur. Cette démarche vise non seulement une émancipation individuelle et collective, mais également le progrès social, la transformation de la société et le renforcement de la démocratie. Ce sont précisément ces objectifs qui la distinguent des logiques d’action sociale ou d’insertion socioprofessionnelle.

Comment, en tant qu’acteur·rices de l’EP, comprenons-nous et interprétons-nous ces enjeux? Sommes-nous tous et toutes sur la même longueur d’onde ? Quel rôle joue l’interprétation dans la compréhension de ces concepts ? À quel point, insufflons-nous notre subjectivité dans nos méthodes ? Plus trivialement, notre travail consiste-t-il à interroger la société de manière critique ou à faire adhérer chacun·e à notre propre lecture du fait social ?

Ce sont avant tout des expériences concrètes issues de nos propres pratiques, mais aussi de nos rencontres avec le secteur qui nous poussent à réfléchir à ces questions.

En effet, regardons-y de plus près au travers d’une expérience récente. Inès (prénom d’emprunt) intervient dans un débat autour des programmes politiques en perspective des élections belges de 2024. Pleine d’engouement et mobilisant tous les appuis acquis pour critiquer le monde, Inès exprime une question essentielle pour elle : « Mais que disent-ils du voile, tous ces partis ? Est-ce qu’on peut le porter au travail ? ». Ce point suscite l’intérêt de la majorité du groupe EP, qui semble avoir besoin d’une réponse. L’ensemble des participantes exprime une opinion commune : elles veulent avoir le droit de le porter et comptent le faire entendre. Ce n’est pas cette expérience qu’il convient de regarder, mais plutôt la suite. Au sortir de cet atelier, nous échangeons avec l’une des animatrices d’éducation permanente présentes. Celle-ci témoigne rapidement de son indignation : « Nous n’allons tout de même pas encore parler de ce sujet, comme s’il n’y avait que ça ! Et puis, ne doivent-elles pas comprendre que c’est secondaire ? Le voile, d’accord, et encore, mais il faut aussi s’ouvrir un peu, s’émanciper ! ».

Toujours dans le même registre, quelques mois plus tôt, une équipe EP s’était aventurée à ouvrir un espace de réflexion sur le système social et plus spécifiquement sur ce qui relevait du système de l’institution. Parmi les thèmes essentiels proposés par les participant·es, l’un des plus marquants portait sur la question de la prière : « Peut-on prier dans l’espace public, et plus spécifiquement dans l’institution ? ». Lors de cette animation, une majorité a exprimé son souhait de pouvoir accomplir cette pratique religieuse en temps et en heure au sein de l’institution. Malheureusement pour l’équipe en place, il allait désormais falloir discuter d’un sujet épineux pour certain·e. La question se posait alors : faut-il autoriser cette pratique ou non ?

Premier malaise, l’équipe sur le projet n’est pas d’accord sur le fait d’accorder ou non une réponse. Ensuite, apparait un désaccord sur les types de méthode pour répondre au besoin évoqué. Enfin, un dissensus sur l’analyse même de la situation. Certaines voient en filigrane dans la requête, la mobilisation des outils d’expression qu’elles ont transmis aux participant·es et se réjouissent du point. D’autres constatent un affront majeur à tous les espoirs d’émancipation (entendu au sens de « laïcisation ») qu’elles ont nourris quotidiennement dans leur travail de proximité avec les animé·es jusque-là.

Nous sentons bien la difficulté : donner de la lumière au travail critique exercé par les participant·es qui ont, avec tout le verbe appris jusque-là, souligné un point de désaccord avec l’institution et donc permettre le débat autour des possibilités, ou le garder en tête uniquement.

Un dilemme délicat, d’autant plus que pour certain·es (animateurs EP ?), le sujet devait rester tabou, afin d’éviter toute polémique, tandis que pour d’autres, il était hors de question de répondre positivement à cette demande.

Plus heureusement que dans notre premier exemple, le débat aura au moins laissé place à la définition de règles (précises) dans lesquelles l’institution accepte que la prière s’effectue. Notons que cette décision n’a pas fait l’unanimité auprès des travailleur·euses de la structure.

Ces questions peuvent également apparaitre dans un autre registre, celui de l’alimentation. Le décalage socioculturel qui peut exister sur ce sujet amène parfois des réflexions inappropriées. Il peut contribuer à véhiculer une critique de la société qui est inadaptée aux vécus des animé·es et à leurs champs des possibles et d’intérêts. Le témoignage d’un animateur illustre notre propos :

« il est possible que je mette en avant une partie de la culture alimentaire européenne ce qui est absurde pour certain public, par exemple, parler du commerce équitable avec un regard qui présente le Nord comme aidant le Sud, alors que le Nord est la source du problème ».

Un autre témoignage recueilli va dans le même sens :

« Comment parler de l’abatage rituel dans des ateliers parlant du bio ? Comme je n’avais pas les connaissances, j’ai préféré ne pas en parler ».

Se retrouver dans l’incapacité de s’affranchir de normes que nous connaissons peut avoir comme conséquence de restreindre le débat soit par esquive pour éviter toute stigmatisation soit par des idées uniquement eurocentrées et parfois bourgeoises.

Au regard de ces situations, nous proposons de penser la question suivante : l’Éducation permanente en Belgique n’offre-t-elle pas un espace de pensées déjà orienté ? Un dispositif1 au sens foucaldien qui selon les situations réunirait des lieux et des discours qui structurent et organisent les relations de pouvoir en définissant « une normativité du moment » (Raffnsøe, 2008) ? Une norme qui serait impulsée par une figure d’autorité, celle de l’animateur·rice ?

Dans ces exemples, l’équipe EP a-t-elle encouragé les animé·es à l’acquisition d’outils d’analyse ou de certains seulement ? Accompagne-t-elle le développement de l’esprit critique de chacun·e ou cet accompagnement se calque-t-il sur celui de l’Autre et plus spécifiquement de l’animateur.rice ? Comment opère-t-elle les choix des sujets et des enjeux développés en groupe ? L’institution reconnue dans le champ de l’éducation populaire et ses équipes produisent-elles une « liberté contrainte » par laquelle l’espace du dicible est déjà prédéfini pour les animé·es ? Une liberté limitée, pensée d’avance ?

Pour tenter de penser ces questions, nous mettrons au centre de notre réflexion le concept d’autorité et plus spécifiquement celle que nous nommons « l’autorité morale ».

Au travers de ce prisme, nous mettrons en évidence des questions cruciales d’usage conscient ou non d’une forme d’autorité morale et culturelle que peut représenter le champ de l’éducation permanente, et ce sur trois niveaux d’analyse.

Lancez le débat autour de vous !

Quelles valeurs et quelles méthodes
se cachent derrière le concept
d’émancipation ?

Permet-il une trop large gamme d’interprétations
?
Est-il pensé pour, par ou avec l’Autre ?

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