Introduction
Depuis plus d’une quinzaine d’années, et ce partout sur la planète, nous assistons à l’émergence de « smart cities », autrement dit « villes intelligentes », « connectées » ou « encore 2.0 ». Pourquoi un tel enthousiasme vis-à-vis de la numérisation et de l’hyperconnectivité de nos territoires ? Dans un monde fortement urbanisé, les espaces urbains jouent un rôle prépondérant.
En effet, aujourd’hui, 56% de la population mondiale vit en ville et 80% du PIB mondial y est produit . Et, ce rapport de force a tendance à s’intensifier ces dernières années. Les villes doivent étancher leur soif de croissance, mais concurremment sont soumises à de nombreuses contraintes et défis. Selon Carlos Moreno (conseiller scientifique de Cofely Ineo ), nos cités doivent actuellement répondre à cinq enjeux majeurs : sociaux, culturels, économiques, écologiques et les résiliences.
La forte pression démographique, des problèmes de congestion, de pollution, de pauvreté, de crise alimentaire… ne sont malheureusement que quelques exemples de défis auxquels les villes se trouvent confrontées quotidiennement et structurellement. Elles demeurent souvent le lieu d’expression de processus exacerbés les rendant extrêmement complexes à apprivoiser. Dans un tel contexte, l’optimalisation des services, des ressources et des usages des villes par la digitalisation semble être une piste alléchante.
Héritage de l’explosion techno numérique des années nonante et de la croissance urbaine, les smart cities ont bénéficié d’un terreau favorable pour s’implémenter. Si dix-neuf années se sont déjà écoulées depuis le défi de décongestion des centres urbains lancé par Bill Clinton au géant du numérique Cisco, la « ville du futur » ne relève plus totalement de la science-fiction. Dans la littérature, on cite couramment comme exemple les villes de Singapour, Séoul et Barcelone.
Preuve de cet engouement chez nous, en 2015, a été créé le Smart City Institute ; véritable centre de recherches universitaires dédié aux territoires durables et intelligents. Cet institut a pour rôle de référent académique Smart Region de la Région wallonne au travers de son programme Digital Wallonia. Ses missions se déclinent autour de quatre grands axes : la recherche, la formation, la sensibilisation et l’accompagnement des territoires wallons. La Région de Bruxelles-Capitale encourage également cette implémentation avec son projet de « Brussels Smart City » en collaboration avec le CIRB . Les villes intelligentes s’inscrivent clairement dans l’approche numérique de nos Régions comme en témoignent les nombreux nouveaux appels à projets, et structures d’accompagnement… On peut citer quelques exemples comme l’appel à projets « Territoires intelligents » en Région wallonne, ayant notamment pour objectif d’encourager les villes et communes wallonnes à développer des projets numériques, en matière d’énergie, d’environnement, de mobilité ou encore de gouvernance. En Région bruxelloise, le projet Fibru , dont la commercialisation a commencé en 2024 mais ne couvre pas tout le territoire de la Région, traduisait une volonté d’accélérer le processus d’appui digital au territoire . Concomitamment, l’Union européenne y fait référence dans son agenda urbain via notamment la « Stratégie Europe 2020 » . Elle vise une croissance durable, inclusive et intelligente grâce à une meilleure utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans la gestion des services urbains, des infrastructures et de l’environnement citadin. Ceci démontre bien la place du numérique en matière de développement urbain visé pour les prochaines années. Chacune des échelles territoriales pourra (ou pas) s’approprier cette nouvelle manière de « construire et de vivre » la ville.
Mais, la question principale n’est-elle pas simplement : comment garantir une qualité de vie à l’ensemble des citoyens dans ces espaces en développement et en densification ? Les smart cities pourraient apporter des pistes de solutions à cette vaste interrogation. Néanmoins, est-ce la bonne voie à emprunter ? Souhaite-t-on vivre dans des villes administrées par des codes binaires, des algorithmes, des objets connectés au service d’ambitions prométhéennes ? Faut-il poursuivre cette quête de la numérisation de nos territoires, s’en inspirer ou s’en dessaisir ? L’utopie pourrait-elle se transformer en dystopie ? Sujet à controverse, les smart cities suscitent pas mal de questionnements idéologiques, écologiques, technologiques… Mais, comme trop souvent, on peut observer que le progrès se développe plus rapidement que la réflexion éthique. Au travers des villes connectées, c’est le progrès lui-même qui peut-être questionné …
Méthodologie
Cette analyse aura pour objectif principal d’interroger ces nouveaux modèles de développement et de gestion de nos villes. Nous essayerons de répondre modestement quant au sens à donner à cette évolution. Ce texte n’est donc pas un état des lieux exhaustif des potentialités offertes par les smart cities, et encore moins une approche technique. Par contre, la conjoncture est propice à la critique, au bilan d’un modèle de développement urbain qui s’inscrit de plus en plus dans le paysage de nos villes. Dans un premier temps, un exercice sémantique sur le syntagme « smart city » sera proposé pour faciliter son appropriation. Ensuite, cette analyse s’attardera sur les principaux atouts et menaces du modèle de ville connectée. Finalement, une suggestion aux antipodes de la smart city sera proposée : la ville simplicitaire. Et nous terminerons par quelques recommandations afin que les villes s’inscrivent dans un développement soutenable et plus résilient.