L’origine de l’État prend sa source dans la domination universelle des parents sur les enfants, ou, inversement, dans la nécessaire dépendance des enfants par rapport à leurs parents
Lahire, 2023, p.711
Introduction
Depuis 2022, l’inceste est érigé au sein du code pénal en infraction criminelle à part entière, y figurant auparavant à titre de circonstance aggravante des infractions sexuelles. Si cette petite victoire a été obtenue par un travail de collaboration entre plusieurs collectifs d’aide aux victimes (SOS inceste, Femmes de droit et l’Université des femmes), ceux-ci continuent de militer pour une meilleure prise en charge des victimes d’inceste. (Wattier, 2023) Au regard des statistiques, on constate encore l’ampleur du phénomène de l’inceste avec une estimation de 2 à 3 enfants concernés par classe (IPSOS, 2019). Pourtant, il persiste un manque flagrant de moyens matériels, financiers et humains en Belgique à destination des victimes d’inceste. Budget au rabais, travailleurs surchargés et institutions délaissées, tous ces éléments révèlent la défaillance structurelle face à cette problématique. Qu’est-ce qui explique un tel manque de moyens ?
La spécificité de l’inceste est qu’il consiste en une violence sexuelle prenant place au sein de la famille et/ou du foyer – englobant les liens de sang, de filiation, d’alliance mais aussi, et dans une certaine mesure, de cohabitation. (Ben Jattou et Darcis, 2022) Il nécessite d’être réfléchi à la lumière de ce dernier élément, à savoir que la dimension sexuelle de l’inceste constitue davantage un moyen d’exercer la violence plutôt qu’une finalité en soi. En sciences-sociales, les recherches de l’anthropologue Dorothée Dussy (2021) apportent une vision critique sur les précédentes théories qui traitent l’inceste au prisme de sa prohibition, soit comme le garant de l’ordre social.
Dorothée Dussy se distancie de ses paires en identifiant la pratique de l’inceste, non plus à travers son interdit, mais bien en soi comme un élément structurant de l’ordre familial et de l’ordre social en général. Le phénomène de l’inceste, ainsi analysé, révèle une dimension structurelle et systémique dans la mesure où il repose sur un rapport de domination qui se répète et définit, en partie, les liens familiaux et sociaux.
Les statistiques relatives au nombre de victimes d’inceste montrent par ailleurs sa récurrence et son omniprésence à travers les sociétés dans le monde. (IPSOS, 2019)
Comment peut-on expliquer la fréquence de cette pratique ?
Comment comprendre l’écart entre la promesse sociale de valeurs familiales protectrices et la réalité de la violence qui émane de l’inceste ? Pour répondre à ces différentes interrogations, nous réfléchirons à l’inceste au prisme de l’autorité. La notion d’autorité parentale, inscrite au sein du code civil belge depuis 1804, au-delà d’une simple valeur juridique, a aussi une portée plus symbolique. À la fois dans ses versions traditionnelles mais aussi plus « modernes » et libérales, l’autorité parentale demeure un espace où peuvent se décliner différentes formes de violences intrafamiliales, telles que l’inceste. Il ne sera néanmoins pas question dans cette analyse d’envisager l’inceste comme une simple déclinaison de l’autorité parentale. Nous tenterons aussi de penser l’inceste en fonction des individus qu’il produit et de la manière dont ceux-ci intègrent cette violence à travers les rapports d’autorité et de domination propres à leurs premiers espaces sociaux. En d’autres termes, comment l’inceste, à titre de facteur social, en vient-il à façonner, en partie, les individus qui le subissent
Lancez le débat autour de vous !
Si la famille est un lieu de violence,
d’inégalités et de domination
structurelles,
faut-il repenser totalement cette institution ?